« Empêcher que le monde ne se défasse »

Entretien pour Liberté Politique (octobre 2013) :

Les Veilleurs — assis, debout, et marchant —  ont inventé une forme d’action politique nouvelle : comment la définissez-vous ? Vous situez-vous dans le registre politique, ou bien dans un registre public alternatif, par exemple culturel ou moral ?

En soi,  la veille n’est pas très nouvelle. Chaque génération invente sa ou ses manière(s) de veiller. La nôtre, je pense, éprouve de manière particulièrement forte le besoin de retrouver une place et une visibilité dans un espace commun de plus en plus fragmenté, privatisé. Il s’agit pour nous de faire revivre l’esprit démocratique de l’agora, c’est-à-dire la volonté de simples citoyens de se rassembler régulièrement au cœur de la cité, sur les places publiques, de manière informelle et sans demander l’autorisation à qui que ce soit. Les Veilleurs n’ont évidemment pas le monopole de ce mode d’expression civique. J’ai pu l’observer sous des formes assez semblables à Strasbourg ou à Bologne. De même, les Sentinelles, initialement appelées Veilleurs debout, se sont inspirés de l’exemple d’un jeune protestataire turc de la place Taksim, inventeur de cette forme de résistance originale. Il y a là un droit fondamental à reconquérir : pouvoir se rassembler librement et spontanément où nous voulons, dans la mesure stricte où nous ne troublons en rien l’ordre public. C’est un enjeu politique capital, et qui détermine tout le reste : les citoyens ont-ils ou non le droit d’être considérés par l’autorité publique comme des adultes responsables ? Dès qu’il y a infantilisation, il y a péril démocratique. Je viens d’apprendre par exemple que l’association Vélorution venait de se voir intimer l’ordre de déclarer chacune de ses « randonnées » parisiennes, sachant que la préfecture considère qu’il y a déplacement collectif à partir de deux cyclistes… Cette prise de parole libre et collective répond à un besoin profond de réappropriation de la chose politique, à une époque où le pouvoir semble largement échapper aux citoyens de base, confisqué par ce qui apparaît de plus en plus comme une oligarchie peu soucieuse de l’intérêt général — les experts, les médias, les lobbies, les partis…

Les Veilleurs apportent tout de même une certaine nouveauté à cette forme de vigilance civique.

Sans doute. Il est toujours bon de rappeler que si les Veilleurs ne sont pas nés d’un sentiment vague de frustration démocratique, mais d’une révolte radicale face à une loi qui leur apparaissait une violence sur le fond comme sur la forme, ils ne s’y sont jamais cantonnés. La loi Taubira a cristallisé de profondes fractures à l’intérieur du pays dont l’illusoire clivage droite/gauche ne saurait rendre compte. Les Veilleurs ont eu dès le départ l’intuition que si nous étions arrivés sur des sujets sensibles à un tel degré d’incompréhension et de crispation — et parfois à une telle violence dans les amalgames et les anathèmes — ce n’est pas parce que X avait succédé à Y à la tête de l’État, mais bien plus profondément parce que nous manquons de plus en plus cruellement de ces références fondatrices qui seules permettent à une société de se reconnaître un passé et un destin communs. Par exemple, la formule publicitaire « pour tous » n’est qu’un cache-misère universaliste : son égalitarisme marketing dissimule mal qu’elle renvoie moins à une intégration républicaine qu’à une dispersion communautariste, comme en témoignent éloquemment les salons du « mariage » gay. Ainsi le conflit des intérêts particuliers — prétendu droit à l’enfant pour tous — a-t-il remplacé le souci du bien commun — droit inaliénable de chaque enfant à grandir avec un père et une mère. Nous avons perdu le sens de l’intérêt public parce que nous avons perdu le sens du dialogue, et d’abord pour toutes les questions qui concernent la vie de la cité. Et de cet appauvrissement de la vie politique, chacun de nous est responsable. Entre autres par notre désengagement, notre indifférence ou au contraire notre fascination malsaine, savamment entretenue par le système médiatique, par la tambouille électorale, les polémiques creuses et les petites phrases assassines, tout ce qui contribue à faire disparaître la bataille des idées derrière la querelle des egos. Veiller, c’est donc toujours chercher ce qui peut nous relier, ne serait-ce qu’un poème, ne serait-ce qu’un violon. Voilà pourquoi dès leur naissance, les Veilleurs ont eu à cœur de donner une place essentielle à la littérature et à la musique, pour que le partage d’une émotion artistique fasse de chaque veillée un trait d’union.

Est-ce en cela surtout, et pour cela, que votre démarche se veut alternative, dans sa fin comme dans ses moyens ?

Oui, nous ne sommes ni un groupe de prière ni un meeting partisan, nous n’avons ni morale ni programme à asséner. Nous ne sommes pas des gardiens de musée, des conservateurs de l’ancien monde, ni même simplement des indignés. Nous sommes des amoureux de la vie, c’est-à-dire de ce qui se transmet. Comme le dit profondément Gustave Thibon, nous ne regardons pas vers ce qui fut, nous marchons vers ce qui demeure. Nous nous efforçons de ne jamais nous ériger en « camp du Bien » contre un prétendu axe du mal, en ligue de vertu contre la dépravation du monde, mais au contraire de croiser les sources de réflexion pour enrichir notre regard sur le monde contemporain, sans dédain ni repli. Ce qui implique et explique que nous allions chercher nos références dans des horizons divers : Gramsci, Hugo, Hélie de Saint-Marc, Proudhon, Camus, Aragon, Arendt, Tocqueville, etc. Voilà sans doute une nouveauté qui ne manque d’ailleurs pas de surprendre, voire de choquer. Combien de fois m’a-t-on déjà reproché de citer des « gauchistes », comme si un auteur, penseur ou poète, pouvait se résumer à ses prises de position contingentes ! Veiller, c’est justement renoncer à son confort idéologique et à sa bonne conscience morale. C’est accepter d’être désarçonné. Et c’est pourquoi l’on s’assoit d’ailleurs ! Participe qui veut, quel qu’il soit, d’où qu’il vienne. Le décloisonnement doit l’emporter sur l’entre-soi. Je me dis souvent que tant qu’il y aura de nouveaux veilleurs, à chaque veillée, c’est que cela vaudra la peine de continuer. La non-violence qui anime les Veilleurs fait de chacun de leurs rassemblements sur la place publique un carrefour ouvert, où doivent pouvoir se rencontrer toutes les générations et toutes les sensibilités, toutes les préoccupations et tous les projets. Nous serons un creuset utile à la société dans la mesure même où nous parviendrons à réconcilier, sinon les contraires, du moins les parallèles. Nous avons le sentiment que les approches culturelle et politique, écologique et anthropologique, sont non seulement conciliables mais indissolubles, et que c’est précisément de leur séparation radicale que nous souffrons. À la croisée : cette expression définit bien l’intuition fondatrice des Veilleurs qui est de proposer, comme le dit Axel, une résistance culturelle à la pensée unique en suscitant une expérience à la fois esthétique et intellectuelle, en jetant des passerelles entre différents domaines, en refusant les schémas préconçus. Nous sommes un carrefour d’intuitions et de réflexions que chacun peut partager librement, pourvu que soient respectées la liberté de conscience (qui implique un devoir de connaissance, comme nous l’a dit à Saint-Nazaire fin août François Billot de Lochner) et la dignité inaliénable de la personne humaine. Il s’agit d’inviter chacun à la responsabilité civique, qui est un devoir impérieux aussi bien culturel que philosophique, politique, éthique. Pendant la marche de cet été, nous avons veillé sur des thèmes très différents, et parfois apparemment assez éloignés des problématiques de mariage et de filiation : la vulnérabilité, le corps et la science, utopies et idéologies, économie et écologie, résister et reconstruire, l’égalité et la justice, etc. À Lyon, récemment, nous avons réfléchi sur travail et dignité ; à Paris, sur la mort et la conscience.

À chaque fois, pourtant, de grandes lignes de convergences apparaissent : non seulement tous ces problèmes ont des effets communs, mais ils naissent des mêmes causes profondes, un constructivisme arbitraire, le refus des limites et des interdits fondateurs, la tentation prométhéenne d’une toute-puissance sur le monde… Nous cherchons tout simplement et avec tant d’autres, à savoir comment selon le mot de Bernanos « redevenir humains » dans un monde largement déshumanisé.

Comment voyez-vous l’avenir des Veilleurs ?

Les Veilleurs continuent à se réunir un peu partout, et continueront tant qu’il le faudra, pour aiguiser leur vigilance et enrichir leur bienveillance. Pour ne pas être dupes de ce vacarme qui nous détourne de l’essentiel, pour ne pas confondre l’écume des vagues et les grands courants marins, les agitations bruyantes de la surface et les bouleversements radicaux et souvent silencieux de nos modes de vie. Tant qu’on dira aux animateurs des phrases comme : « Merci, vous m’avez ouvert les yeux sur tel ou tel problème » ; « Grâce aux Veilleurs, je me sens moins seul » ; « Je n’avais pas fait le lien entre ceci et cela » ; « Je n’aurais jamais cru qu’un tel puisse penser » ; Vous avez réveillé ma conscience politique » ; etc., nous continuerons à tracer humblement notre sillon. Si au contraire, nous sentons que les gens viennent parce qu’il faut bien, parce qu’« on ne lâche rien », ou d’abord parce que la police nous intimide, alors sans doute faudra-t-il nous remettre en question. Si la veillée n’est plus un point d’interrogation, l’occasion de réinterroger ses convictions à la lumière de tel ou tel penseur et d’éprouver une émotion à la lecture de tel ou tel poète, mais un point tout court, un discours d’évidences complices, une provocation contre les forces de l’ordre, une soirée mondaine ou purement militante, alors il faudra réorienter notre veille dans son sens original d’intériorisation de la violence idéologique extérieure par la rencontre et le dialogue. Le but doit rester en effet que chacun trouve matière à penser, non seulement pour affermir ses convictions, les éprouver au réel tel qu’il est et non pas tel qu’on voudrait qu’il soit, mais aussi parfois, si nécessaire, pour être prêt à les dépasser. Si les Veilleurs veillent dehors, c’est pour pouvoir aussi bien interpeller qu’être interpellés. Le danger de l’entre-soi guette toujours. Le seul fait d’être ensemble, discrets mais visibles, au milieu de la ville, est une manière d’apostropher les passants que nous invitons à s’approcher et à se joindre à nous, avec qui il nous arrive souvent d’avoir de très beaux échanges, et qui prennent régulièrement la parole. C’est l’occasion de rencontres et de discussions d’autant plus fécondes qu’elles sont gratuites. Si ce n’est plus le cas, il y a danger. Mais dans la mesure où les Veilleurs ne sont pas un mouvement hiérarchique, avec un bureau centralisé et des antennes locales, l’avenir appartient à chacun des Veilleurs, là où il est, selon ses attentes propres.

Vous parlez d’une œuvre de reconstruction sociale : il s’agissait pourtant au départ d’une simple révolte, à portée prophétique peut-être, mais sans autre motivation apparente que l’indignation et le refus. Assumez-vous la révolte ?

Pour beaucoup d’entre nous — et pas seulement pour les plus jeunes — l’opposition à la loi Taubira a été le premier engagement militant. Alors, oui, l’on peut parler d’une révolte, surtout si l’on considère que personne ne s’attendait à une telle mobilisation. Et d’une révolte générationnelle, puisqu’on constate que la jeunesse mobilisée était plus largement du côté des opposants que des partisans, même si bien sûr la plupart des jeunes indifférents avaient par conformisme un avis plutôt positif sur cette « réforme de civilisation ». Il y a eu quelques moments mémorables de frisson révolutionnaire, le 24 mars sur les Champs-Elysées en particulier, mais il est clair que face à un régime bien en place, et même si, de dysfonctionnements institutionnels en mépris oligarchique, les raisons d’insurrection peuvent sembler ne pas manquer, la violence ne saurait être une solution. C’est pourquoi à la tentation de la révolte frontale (blocages, occupations, heurts, cache-caches, etc.) s’est progressivement substituée une révolte plus intérieure. C’est ce qu’a très bien expliqué Madeleine au Conseil de l’Europe le 26 juin 2013 :

« Face à un pouvoir qui révélait de plus en plus manifestement son vrai visage, et cherchait la division et l’affrontement quand il aurait fallu favoriser l’apaisement, fallait-il se soulever et se radicaliser ? Le choix d’une action violente semblait désormais nécessaire pour se faire entendre d’un gouvernement qui enchaînait provocation sur provocation, traitant avec le plus grand mépris plusieurs centaines de milliers de Français légitimement inquiets de leur avenir, de celui de leurs enfants et de leur pays. Mais nous avons compris que la violence ne mènerait à rien, et qu’on ne pouvait s’ériger en défenseurs de la dignité humaine sans être en même temps garant de la paix sociale. »

Les Veilleurs ont pris conscience du rôle de citoyens-moutons qu’on prétend leur faire jouer. Ils veulent s’engager mais refusent d’être du troupeau, quel qu’il soit. Voilà déjà une forme essentielle de révolte contre les schémas artificiels, ces cases, si l’on veut jouer avec les mots, qui deviennent bientôt des cages où l’on vous neutralise, et finalement des caves où l’on vous cache, vous invisibilise. Par exemple, comment ne pas récuser fermement l’étiquette réductrice de « militant anti-mariage gay » ? Comme si un engagement politique pouvait se réduire à une opposition à telle ou telle loi.

Mais comment peut-on se révolter contre une loi qui après tout ne vous concerne pas, ou qui serait l’effet d’une dérive politique dont, par définition, la jeunesse n’a pas directement et durablement souffert ?

Si la loi dite du mariage et de l’adoption pour tous a suscité de telles réactions, c’est parce qu’elle est à la croisée de certains des problèmes cruciaux de notre temps : l’affaiblissement des institutions normatives qui structurent le vivre-ensemble, l’usurpation par l’État du pouvoir de définir la réalité, la précarisation de la cellule familiale qui prépare la précarité socio-économique, la haine des déterminismes qui fondent notre identité, l’indifférenciation sexuelle qui nie la complémentarité de l’homme et de la femme, la confusion du désir et du droit, et parallèlement du devoir et de la contrainte, l’égalitarisme qui prétend rendre les individus interchangeables, la marchandisation des corps, la mainmise de la technique sur le vivant, la liberté de conscience menacée par la propagande des groupes de pression, etc. Aucun de ces graves enjeux ne saurait se résoudre par un simple changement électoral. Les Veilleurs continuent à se rassembler partout en France, même si la loi Taubira a été votée, même si une bataille a été perdue, parce que nous sommes en guerre. Nous savons qu’il s’agit d’une guerre de longue durée, une guerre anthropologique et civilisationnelle, qui pour n’être pas militaire n’en est pas moins une question de vie et de mort. De la procréation artificielle à l’euthanasie, les Veilleurs sont là, discrets mais résolus, pour veiller sur la vie fragile et belle.

Face à cette dérive qu’on peut qualifier de libérale-libertaire — tout se consomme et se négocie, plus rien n’a de valeur en soi — les Veilleurs s’efforcent de reconstruire un rapport ajusté au monde qui les entoure. Tel est, je crois, le sens fondamental de notre veille : chercher la décence dans nos actes et nos paroles, c’est-à-dire étymologiquement ce qui convient, ce qui est bien adapté, ce qui sied. C’est pourquoi la démarche des Veilleurs est indissolublement politique, culturelle et morale, car tant que nous n’aurons pas repris la juste mesure de notre condition, tant que nous porterons sur le réel un regard biaisé, déformé par nos œillères idéologiques, par nos fantasmes, par nos réflexes conditionnés, rien ne changera, et des lois déshumanisantes continueront d’être votées au nom d’une conception fallacieuse du progrès. S’il y a révolte, c’est donc bien contre l’usure d’un système qui à force de vouloir se renouveler en permanence, pris dans la folle rhétorique de la « rupture » ou du « changement », s’emballe et broie les personnes, contraintes de s’adapter sans cesse à des évolutions sans queue ni tête. Face à cette injonction passionnelle du progrès — « il faut évoluer » — les Veilleurs opposent le souci rationnel de la préservation des conditions d’existence, définition même de l’écologie. C’est là un paradoxe fort. Les Veilleurs, majoritairement jeunes, veulent changer le paradigme majeur de leur temps qui est justement la survalorisation du changement, son absolutisation.

À l’utopie, les Veilleurs préfèrent l’héritage, au passéisme l’espérance. Là est leur subversion propre, et la responsabilité historique de cette génération : comprendre qu’on ne changera rien – qu’on ne résoudra rien – si l’on ne retrouve d’abord le goût de la continuité humaine, et donc l’amour de la transmission, à commencer par le don gratuit de la vie. Tel est, je crois, le cœur même de la politique, la préoccupation de la sauvegarde des équilibres culturels et naturels pour assurer à tous un cadre stable et harmonieux de développement personnel dans la cité. Comme le chantent certains opposants au projet de construction d’un nouvel aéroport pour Nantes (l’Ayrault-port) : « Citoyen, sois résistant, car Notre-Dame-des-Landes, c’est la terre de tes parents / Citoyenne, sois résistante, car Notre-Dame-des-Landes, c’est la terre de tes enfants. » Ainsi les Veilleurs veillent-ils pour manifester que tout changement n’est pas bon, que le progrès ne saurait se fonder sur la négation de la condition humaine, sur le refus du donné, mais seulement sur la protection, le partage et l’enrichissement du patrimoine commun.

Parlons « résistance » : comment la non-violence que vous revendiquez peut-elle construire par elle-même ?

La non-violence est une méthode d’action qui vise à désarmer la violence réelle, en révélant son vrai visage, monstrueusement disproportionné. C’est ce que nous avons par exemple vécu à Paris le 31 août en nous rassemblant malgré les intimidations grotesques de la préfecture de police qui a déployé un dispositif policier délirant parce qu’elle prétendait interdire à des citoyens responsables de se comporter civiquement. C’est aussi ce que nous avons aussi éprouvé pendant la marche à Châtelaillon, à Couëron ou à Nantes (certains veilleurs y sont d’ailleurs régulièrement confrontés) quand la haine militante obtuse tâchait de nous empêcher de veiller et répondait par le cri et l’insulte à chacun de nos efforts pour entrer en dialogue. Mais cela n’est que la surface de notre résistance. L’essentiel, me semble-t-il, est dans notre responsabilisation. Nous n’avons rien à offrir ni à demander, nous cherchons tout simplement à tisser un peu de lien, à prodiguer autour de nous, très modestement, un peu de cette fraternité républicaine dont notre société manque tant et qu’on vit d’autant moins qu’on la proclame de manière incantatoire. Il s’agit au fond d’œuvrer à chaque veillée à ce que les Français, quels qu’ils soient et quoi qu’ils pensent, se parlent plus et se parlent mieux.

La nouveauté de votre présence politique « responsable » s’inscrit-elle dans une tradition, autrement dit dans la sagesse ou l’expérience d’une lutte contre des maux qui ne datent pas d’hier ?

Il est certain que les Veilleurs s’inspirent de grandes figures de la résistance non-violente et de la désobéissance civile, de Thoreau aux casseurs de pub, de Gandhi à Solidarnosc, de la Rose Blanche de Hanz et Sophie Scholl à Martin Luther King. Mais aucune de ces références ne nous appartient ni ne nous définit. L’amalgame en ce domaine est périlleux. Je pourrais dire que nous sommes avec qui résiste à l’injustice, avec qui dénonce des abus de pouvoir, mais ce serait facile et vague. Comparaison n’est pas raison. Cependant, il y a une tradition dans laquelle nous nous reconnaîtrions tous, je crois, volontiers, c’est celle d’Antigone, c’est-à-dire l’individu qui se lève contre la puissance établie pour réaffirmer qu’au-dessus de la loi positive il y a des lois immémoriales qu’il est dangereux de transgresser, que tout ce qui est légal n’est pas légitime. Veiller, c’est donc en somme rappeler à César qu’il n’est pas Dieu, que son pouvoir n’est pas un blanc-seing, et qu’il ne lui appartient pas par exemple de définir et de modifier à son gré, de manière arbitraire, la réalité en travestissant le sens des mots. Le sens du mot mariage a été ainsi transformé de manière autoritaire, certains dictionnaires anticipant même la réforme législative, comme si faute de pouvoir changer le réel, on se vengeait sur les mots en les triturant. L’expression oxymorique de « mariage homosexuel » illustre bien l’idée de la double pensée orwellienne qui consiste à « retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes deux » (1984, Ie partie, chapitre III). Les Veilleurs s’efforcent de réhabiliter la parole dans toute sa richesse, ses nuances, sa complexité, en s’émancipant des réflexes, des slogans, de cette parole publicitaire qui se prétend performative pour modifier non pas tant le réel lui-même que sa perception et annihiler ainsi notre capacité d’analyse critique :

« Ne voyez-vous pas que le véritable but du Novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera rigoureusement délimité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées et oubliées. […] Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint. »

Cet appauvrissement sémantique vise l’abrutissement des consciences, et il passe selon Orwell par la disparition de toute référence au passé, et particulièrement par le mépris et l’oubli des textes littéraires :

« Vers 2050, plus tôt probablement, toute connaissance de l’ancienne langue aura disparu. Toute la littérature du passé aura été détruite. Chaucer, Shakespeare, Milton, Byron n’existeront plus qu’en versions novlangue. […] Le climat total de la pensée sera autre. En fait, il n’y aura pas de pensée telle que nous la comprenons maintenant. Orthodoxie signifie non-pensant, qui n’a pas besoin de pensée. L’orthodoxie, c’est l’inconscience. »

« REFUSER LES MOTS PIPéS DE L’ADVERSAIRE »

Voilà le despotisme démocratique que combattent, à leur mesure, les Veilleurs. La première résistance consiste donc à refuser les mots pipés de l’adversaire, et à s’efforcer de retrouver l’exigence du mot juste, d’ajuster sa parole au réel, plutôt que de prétendre ajuster le réel à sa parole.

En s’efforçant d’alerter leurs concitoyens sur la menace de ce « pouvoir immense et tutélaire », « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux », anticipé par Tocqueville, qui voudrait « se charg[er] seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort » et « leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre », les Veilleurs ne s’enferment pas dans le seul combat du mariage et de la filiation, ils prennent le mal à la racine, qui est la perversion du sens des mots. Et ce n’est qu’à partir de cet attachement à la fois poétique et rationnel à la justesse du langage que nous pourrons travailler à la justice, de manière efficace, en commençant par poser un regard équilibré sur les problèmes de notre époque. J’ai en effet l’intime conviction que l’intelligence sémantique est la condition sine qua non de la clairvoyance politique.

Les mouvements « anti-systèmes » pèchent souvent par leur activisme généreux, une sorte de pureté rebelle qui se perd dans l’anathème et l’incantation. Les Veilleurs plaident, eux, pour le retour au sens des limites. Vous souhaitez explorer des voies politiques alternatives : dépasser le clivage gauche-droite, n’est-ce pas un peu une posture ?

Résister, c’est d’abord faire face et tenir dans la durée. C’est ainsi que nous éviterons la facile et confortable posture de l’indigné pour atteindre le principe du résistant, qui sait ce qu’il affronte, ce qu’il risque, et qu’il lui faudra payer de sa personne s’il veut que son action soit féconde. Résister, c’est aussi ne pas céder à la tentation du militantisme étroit qui risque toujours de se dégrader en sectarisme partisan. Résister en tant que Veilleur, c’est se détourner des faux clivages, artificiellement entretenus. C’est travailler à la convergence des luttes pour n’être pas obnubilés par un seul combat mais au contraire être capable d’opposer une résistance globale, cohérente, intégrale, et de proposer des alternatives. C’est ne pas succomber à la facilité du manichéisme, c’est accepter de se confronter à la complexité. Ce qui n’exclut bien sûr pas une forme de radicalité, pourvu que celle-ci ne confonde pas la racine et le parti… Car passer de l’indifférence politique à l’idéologie partisane serait tomber de Charybde en Scylla. S’engager de manière utile dans un parti implique une certaine distance, une prudence aiguë pour être capable de travailler aux nécessaires compromis sans se compromettre soi-même. Un parti est un moyen, il ne saurait être une fin. J’avoue être assez inquiet de voir certains se précipiter dans tel ou tel parti en semblant croire parfois qu’une simple alternance réglerait tout. Le manichéisme en politique m’apparaît une sottise absolue. Et je crois qu’une des vocations essentielles de la veille est précisément de nous délivrer d’une certaine naïveté qui conduit parfois à ce que de très bonnes volontés se fassent recycler de manière éhontée par la machine partisane, à la logique souvent binaire, qui voit en Dupont la cause de tous nos maux et en Dupond notre providentiel salut. Par exemple, sur les questions de l’intrusion des théories et des pratiques de l’indifférenciation sexuelle à l’école, n’oublions pas que le gouvernement actuel est dans la continuité du précédent, qui avait également tenté d’imposer la multiparentalité avec le statut du co-parent. Idem entre autres pour la question capitale du repos dominical. Nous devons prendre garde à n’être récupérés par aucune machine à dévoyer et broyer les bonnes volontés, surtout lorsque se fait sentir le désir bien compréhensible d’une efficacité plus concrète et plus immédiate.

La mission de tout veilleur, c’est de repérer et de protéger. Comment le « gardien » peut-il être un transmetteur, le veilleur un éveilleur ?

Les Veilleurs veulent être un mouvement d’enracinement. J’emploie à dessein cet oxymore, parce que nous ne serons capables d’agir pour une société plus juste, plus solidaire, que si nous avons conscience d’être des héritiers d’une culture et d’une anthropologie qui nous permettent de bénéficier d’une civilisation respectueuse des équilibres fondamentaux. Une fois que ses principes sont sapés par des dérogations successives et systématiques, que ses institutions sont fragilisées au nom de l’absolue licence individuelle, la barbarie, c’est-à-dire la guerre de tous contre tous et donc le droit du plus fort, regagne du terrain. Voilà pourquoi les Veilleurs cherchent à préserver certains acquis civilisationnels qui seuls nous permettront de continuer à faire société, c’est-à-dire à vivre ensemble le plus harmonieusement possible en permettant à chacun de trouver sa place. Pour cela, il nous faut échapper à la tentation contemporaine de ce que le philosophe Olivier Rey — qui est intervenu à la veillée du 28 août à Nantes — a appelé dans un livre le fantasme de l’homme auto-construit, l’illusion selon laquelle nous serions ou pourrions être des individus nés de rien parfaitement indéterminés, qui pourraient s’inventer en permanence comme si rien ne les conditionnait. Plutôt que de nous croire génération spontanée nous nous assumons comme génération enracinée, dans une vision du monde particulière mais universalisable. Les Veilleurs ne sont qu’une étape, qu’un moyen, et sans doute pour beaucoup qu’un moment. Il s’agit d’éveiller les consciences pour orienter l’engagement vers le bien commun, et non pas de mobiliser pour aiguiller vers tel ou tel mouvement. Nous ne sommes pas un lieu de formation à proprement parler, nous n’avons ni doctrine ni programme, nous sommes une sorte d’auberge espagnole intellectuelle et artistique où chacun doit pouvoir trouver matière à penser pour fonder son souci politique sur une lucidité en actes.

C’est seulement dans cette mesure que nous vivrons la vocation propre des Veilleurs qui est moins de changer le monde que plus modestement, par la pensée et le partage, de contribuer à empêcher qu’il ne se défasse. Et permettez-moi pour conclure de citer encore Camus qui écrit en 1951, à la toute fin de la quatrième partie de L’Homme révolté :

« Les révoltés qui veulent ignorer la nature et la beauté se condamnent à exiler de l’histoire qu’ils veulent faire la dignité du travail et de l’être. […] La beauté sans doute ne fait pas les révolutions. Mais un jour vient où les révolutions ont besoin d’elle. […] Peut-on, éternellement, refuser l’injustice sans cesser de saluer la nature de l’homme et la beauté du monde ? Notre réponse est oui…

Cette morale, en même temps insoumise et fidèle, est en tous cas la seule à éclairer le chemin d’une révolution vraiment réaliste. En maintenant la beauté, nous préparons ce jour de renaissance où la civilisation mettra au centre de sa réflexion, loin des principes formels et des valeurs dégradées de l’Histoire, cette vertu vivante qui fonde la commune dignité du monde et de l’homme, et que nous avons maintenant à définir en face d’un monde qui l’insulte. »

Propos recueillis par Philippe de Saint-Germain.

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