Le vrai scandale de la crèche

Tribune publiée dans le FigaroVox le 8/12/2014 :

Il n’y a plus de place en crèche. Tout le monde s’en plaint. A Bethléem, vers l’an 0, c’était à l’auberge qu’il n’y avait plus de place. Il y avait en revanche une étable, avec dedans une mangeoire pour les bêtes. Crèche rime décidément toujours avec dèche. Cette curieuse tradition cache pourtant une trahison honteuse. Nul n’est prophète en son pays (comme disait Jésus, qui en savait quelque chose.
Jésus, justement, parlons-en. 2000 ans après sa naissance, le voici de nouveau persona non grata. Et pas seulement là où Daesh sévit. Chez nous aussi, en France, fille aînée de l’Église. On n’est jamais trahi que par les siens. Son crime ?
Avoir eu raison trop tôt. Avoir inventé un concept génial, révolutionnaire même, sans avoir pensé à en déposer le brevet. Avoir institué il y a deux millénaires le principe au nom duquel quelques demi-habiles prétendent aujourd’hui l’expulser : la distinction du temporel et du spirituel. Car « rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », ça vient d’où à votre avis ? Des Évangiles, pardi ! (chez saint Luc, saint Matthieu, et saint Marc). Ce n’est pas moi qui le dit d’ailleurs, c’est un député socialiste ami de Jean Jaurès qui aimait à le rappeler. Oui, Aristide Briand, rapporteur de la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905, qui lui, au moins, savait rendre au christianisme ce qui était à lui, même si c’était pour mieux le bâillonner. Les petits pères Combes du troisième millénaire croient avoir inventé la lune. Ils ne font en réalité que transformer un sain principe de gouvernement d’origine évangélique, certes souvent malmené, en idée totalitaire. Idée totalitaire qui « du passé fait table rase », mais qui laisse cyniquement se sculpter de nouveaux et mirifiques veaux d’or.
Rien de nouveau sous le soleil, donc (comme disait l’Ecclésiaste).
Curieuse coïncidence, cependant ! Alors que la technique commerciale du Black Friday – qui consiste à lancer la période des soldes hivernales par 24h de promotions importantes – s’est importée en France dans plusieurs chaînes de grande distribution le 28 novembre, plusieurs affaires d’interdiction de crèches dans l’espace public font rage. Symbole d’un solstice d’hiver à nouveau paganisé, d’un esprit de Noël définitivement sécularisé, c’est-à-dire vidé de tout sens, de toute raison d’être, sinon mercantile. Jésus chassait les marchands du temple, on y pousse désormais les masses. Le temple a changé de dieu, c’est tout, et le culte de forme. La commémoration de la naissance de Jésus est devenue l’occasion de sa pire subversion. On fête Noël, on fuit Jésus : puissant paradoxe !
Mais entre son bannissement par un laïcisme à géométrie variable et son remplacement par un marketing agressif, il y a sans doute bien plus corrélation que coïncidence. Le divin enfant se manifeste encore et toujours à contre-temps. Signe de contradiction insupportable, tout comme à Nazareth.
Car si nos sociétés déchristianisés ont de plus en plus de mal à accepter ce signe pourtant bon enfant qui rappelle à nos oublieuses consciences ce qu’est Noël, si on le remplace presque systématiquement par un amoncellement de niaiseries, ce n’est pas qu’il porte atteinte à la laïcité. Non, c’est bien plutôt qu’il porte atteinte, profondément, aux idoles de notre temps. Rappelons en effet que la crèche est culturelle bien plus que cultuelle. La nuance est ténue mais décisive. Coutume relativement récente, apparue au XIIIe siècle en Italie, tradition culturelle chrétienne, certes, mais qui n’est ni un rite ni un dogme. En témoigne, sur la place Saint Pierre à Rome – au Vatican ! – le sympathique voisinage entre un grand sapin et une crèche grandeur nature. Que je sache, le sapin de Noël n’a rien de proprement religieux. Qui prétend l’interdire ?
Mais la crèche ne passe pas. A cela, je vois deux raisons essentielles. La crèche nous rappelle que Noël, c’est le désencombrement, pas l’accumulation (et ça, c’est pas bon pour la Croissance). La crèche nous rappelle qu’un enfant n’est ni un droit ni un dû, mais un don.
Car le vrai scandale de la crèche, c’est qu’elle rappelle que Dieu préfère les faibles, les pauvres, les petits, pas les nantis. C’est qu’elle risque de culpabiliser le consommateur, de porter atteinte au sacro-saint commerce. C’est qu’elle dérange notre égoïsme, notre luxe, notre vanité. Oui, le vrai scandale de la crèche, c’est qu’elle exalte l’impuissance et la pauvreté, plutôt que la performance et le succès. C’est qu’elle « renvoie les riches les mains vides », et non pas chargées de cadeaux. Le vrai scandale de la crèche, c’est que l’enfant n’était pas prévu, pas planifié, pas sélectionné. Juste bienvenu. Accueilli simplement par un homme et une femme comme le seul présent qui vaille.
En somme, dans ce nouvel épisode du conflit de civilisation entre les partisans de l’indifférenciation et ceux de l’enracinement, dans ces petites crèches exposées publiquement, ce qui pose vraiment problème, au-delà de l’amnésie collective qui passe désormais par une censure étatique, un « trou de mémoire » orwellien, ce qui choque vraiment les complices et les agents de l’argent-roi, c’est qu’on y voit déjà Jésus blasphémer les faux dieux.

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