Produire moins pour se reproduire plus

Sur le site de la revue Limite :

Il y a des mots qui sont des dérapages à eux tout seuls. Des mots louches, désagréables, avec des faux airs de bombes artisanales. Des gros mots, quoi. Décroissance en est un. Il fallait bien que Limite s’en emparât. Ce mot-là ne plaît pas. Il ne positive pas. Il dit non ! stop ! niet ! basta ! et ça fait peur aux gens. « Décroissance, c’est pas vendeur ! Et pis, personne ne veut revenir à la bougie ! ». Et bien nous, on l’aime bien, ce mot-là. Parce qu’il n’est pas vendeur, justement. Parce qu’il froisse nos bonnes manières. Parce qu’il détonne dans l’interminable symphonie en PIB majeur que nous jouons depuis un siècle. Parce qu’il ouvre une brèche dans les hauts murs du « There is no alternative » thatchérien. Et surtout, parce que le monde en crève, de la croissance.

La machine économique tourne à plein régime. Le système est en surchauffe. Et notre petite planète a de plus en plus de mal à suivre le rythme. On sait qu’il en faudrait cinq comme la nôtre pour tenir le coup si le monde entier adoptait nos modes de vie occidentaux. Nous vivons à crédit. Nous épuisons en quelques mois (chaque année un peu plus tôt) la capacité annuelle de la Terre à renouveler les ressources naturelles que nous consommons et à absorber nos déchets. Cela s’appelle manger son blé en herbe. Déjà, des écosystèmes entiers sont détruits de manière irréversible, ruinant les populations qui en vivaient. Déjà, les bouleversements climatiques poussent des milliers de personnes à s’exiler. Déjà, l’on parle de « bombe démographique », en pointant du doigt les pays où les taux de natalité paraissent monstrueusement élevés. 7 milliards d’humains aujourd’hui, presque 10 en 2050 (selon la variante moyenne des projections de l’ONU), combien en 2100 ? Si vous conjuguez une hausse si rapide avec l’aggravation des inégalités économiques et la multiplication des catastrophes écologiques, il y a de quoi craindre le pire.

Dès lors, que faire, qu’opposer au chaos qui s’annonce ? Castrer chimiquement les pauvres pour qu’ils arrêtent de pulluler ? Les maintenir de force dans leur misère ? Se préparer à coloniser Mars ? Ou bien attendre qu’une bonne vieille pandémie régule tout ça ? Et si une bonne part de la solution était là, simplette, sous nos yeux ? Solution si radicale, si scandaleuse qu’on lui préfère les chimères du « capitalisme éthique », de la « croissance verte » ou de l’« humanisme technologique » : décroître. Réduire notre consommation, plutôt que notre fécondité ; le nombre de bagnoles, plutôt que le nombre de gosses. Bien sûr, la décroissance n’est pas un bien en soi. C’est une réaction à un excès, un retour à l’équilibre, un réflexe de survie. Et c’est cela qu’il faut prouver si l’on veut échapper au chaos : le salut est dans la limite. Non pas tant parce qu’il faut des limites que parce qu’il y en a. L’orgie ne peut pas durer toujours. Autrement dit, si l’on veut continuer à donner la vie, il va falloir changer de vie. La décroissance économique n’est pas le contraire de la croissance démographique, elle en est la plus élémentaire condition.

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